Le sortilège du parricide de Lumumba et la débilité politique congolaise

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En psychologie générale, il est reconnu que les comportements anormaux, les propos irrationnels et les conduites incohérentes, peuvent découler  de graves événements traumatisants ayant eu lieu dans le passé du sujet débilitant ou démentiel.  Des événements d’un impact tellement immense qu’ils altèrent la personnalité du sujet et transforment le sens de toute son existence. L’assassinat de Lumumba est cet événement à la fois produit du mental pré-républicain, en amont, et, en aval, traumatisant ; perturbateur de la personnalité politique collective.

Il convient d’abord d’explorer les coups bas, les entourloupettes et trucages précédant l’assassinat de Lumumba afin de comprendre que bien avant l’arrivée de Mobutu au pouvoir, les Congolais étaient déjà rompus  au machiavélisme (le machiavélisme congolais est inversé : les moyens mystifient la fin), par ce que j’ai appelé le réflexe de la horde et sa pulsion de l’anéantissement des autres. Ensuite, on cernera l’impact de ce meurtre parricide dans la psyché politique congolais.

  • LE REFLEXE DE LA HORDE, LA HAINE ANTI-LUMUMBA

Dans la version la plus rependue au Congo, et suite à la reconnaissance de l’Etat Belge de sa responsabilité dans l’assassinat de Lumumba, ce meurtre est attribué aux impérialistes dans leur lugubre dessein d’éliminer ce héro nationaliste. Il s’érigeait en obstacle à la continuité de leur prédation sur les ressources du Congo. La culpabilité des Belges et des Américains est absolument indiscutable. Mais les Congolais étaient-ils des innocentes victimes de la manipulation étrangère, sans mobiles personnels, ne sachant pas ce qui se passait ?

Est-ce que les gens qui envoient celui dont ils reconnaissent le statut du père du nationalisme à la mort sont normaux ? La thèse du mental pré-républicain permet de lever le voile sur cette phase importante de notre histoire.

Force est de noter que bien avant que Lumumba ne soit diabolisé par les occidentaux, le réflexe ethnique, particulièrement dans les milieux des partis à caractère tribal comme l’ABAKO et le CONAKAT, avait déjà suscité de l’aversion mortelle vis-à-vis de ce pionnier du républicanisme congolais. A Kinshasa, l’ABAKO, opérant avec un profond attachement à l’espace géo-démographique et au micro nationalisme Kongo, considérait Lumumba comme un véritable étranger (à la horde). Lumumba était cette sorte de dérangeur venu de la lointaine province orientale pour, en quelque sorte, contrer le schéma confédéraliste Kongo, avec son MNC prônant l’unitarisme et qui se permettaient d’attirer des foules à Kinshasa qui faisait partie, à l’époque, du terroir Kongo. Le MNC était un affront sur le terroir Kongo. L’ABAKO considérait Lumumba comme membre d’une horde ou d’une peuplade venu opérer sur son domaine ou son habitat.

De même, une haine viscérale était cultivée par l’élite politique ethnique katangaise (particulièrement Tshombe et Munongo) contre Lumumba, ce Kasaien prônant un nationalisme devant intégrer le grand habitat katangais dans un seul Congo, où lesdits Katangais perdraient le contrôle sur leur terroir. La logique de la horde réfutait absolument une telle possibilité. Lumumba était donc un adversaire par réflexe de la horde dans le chef de ceux qui nourrissaient une haine viscérale contre lui. On sait avec quelle hargne Tshombe et Munongo rendirent impossible la campagne électorale du MNC au Katanga et participèrent activement et personnellement à son meurtre avec mutilation du corps – exprimant une férocité étalant une longue  préméditation et une haine instinctive.

Force est de relever que l’adoption du fédéralisme par les partis politiques d’origine ethnique (ABAKO et CONAKAT) n’est pas une simple coïncidence basée exclusivement sur un même idéal politique. Il y a à l’œuvre dans ces élans d’un fédéralisme séparatiste (Kasa-Vubu fut embarqué dans ce projet séparatiste par le réseau Foccart utilisant l’Abbé Fulbert Youlou) et donc un anti-républicanisme produit par l’instinct tribal et l’incapacité d’envisager un espace d’existence collective avec les citoyens des autres groupes primaires.  L’ABAKO continua avec ses élans quasi-séparatistes en exigeant, lors de la formation du gouvernement Lumumba, la reconnaissance d’une septième province autonome et souveraine  dans une confédération d’un Congo uni. Sous cet angle, l’antagonisme « fédéralistes contre unitaristes » ne peut donc pas être réduit à une simple confrontation des idées politiques. Il y a dans leur expression les angoisses de certaines populations tellement ancrées dans leurs groupes et espace géo-ethniques primaires qu’il leur était difficile d’y sortir pour envisager l’existence dans une res publica congolaise intégrant plusieurs ethnies aux cultures différentes.

Les effets de cette conscience pré-républicaine se font sentir jusqu’aujourd’hui particulièrement au Katanga où la cohabitation avec les Congolais des autres provinces est assortie des mépris et de violences récurrentes quasi-incurables. Dans ma pensée, Lumumba est le pionnier de la république au Congo. Au delà du simple nationalisme, Lumumba était fasciné par l’idée d’un espace d’existence commune, lieu d’émancipation des Congolais des tares des traditions, tribus et autres pesanteurs empêchant la conjonction des efforts pour le progrès et la jouissance équitable des richesses de notre pays. Les fédéralistes aux élans séparatistes voulaient, eux, jouir seuls des ressources de leurs terroirs, oubliant qu’ils ne pouvaient pas se suffire à eux-mêmes. On se rend compte de cette réalité lorsque, dans les années 1990 et pendant la transition (2003-2006), la Gamines a sombré, c’est le diamant qui a produit plus de 70% de recettes en devises pour soutenir l’économie congolaise. En amont, on sait que le développement industriel du Katanga fut aussi facilité par les fonds provenant des forets  l’hévéa (caoutchouc)  du Kasaï et de l’Equateur. Au Kasaï, en particulier, les populations qui produisirent ce caoutchouc ayant contribué au financement du développement industriel du Katanga, furent massacrés et amputés des mains, par les arabisés amenés dans cette région par les colonisateurs.

Lumumba fut aussi victime de l’égotisme des ses envieux contemporains. La compétition sociopolitique, dans ce contexte de l’après indépendance, était surtout, à en croire les affirmations de Thomas Kanza, une course aux ressources. On sait, par exemple, que beaucoup de politiciens en voulaient à Lumumba à cause des fonds qu’il avait obtenus des libéraux Belges et avec lesquels il se procura sa somptueuse résidence du Boulevard du 30 Juin, à Kinshasa, aujourd’hui presque abandonnée à la ruine. Cette  résidence du héro national qui dans un pays normal serait déclarée monument national et converti en lieu touristique. Il y a aussi le luxueux véhicule Impala avec lequel il effectua une superbe campagne électorale, faisant ainsi rougir ses compétiteurs de jalousie. Lumumba, cet outsider venu de la lointaine Stanleyville (Kisangani) et qui s’imposait à Kinshasa, se tira aussi la foudre des députés nationaux dont il fustigea l’augmentation faramineuse des émoluments de 100.000 à 300.000 Francs.

Par ailleurs, les Commissaires généraux (Jean-Marie Bomboko, Losembe Cardozo, etc.), à qui les officiers militaires confièrent la gestion temporaire du pays, pendant la crise  constitutionnelle (Septembre 1960), se livrèrent à une gestion calamiteuse, et attirèrent  la foudre des Lumumbistes. De septembre 1960 à Février 1961, les commissaires généraux, premiers universitaires congolais, doublèrent les avances auprès de la Banque Centrale. Le déficit budgétaire passa de 11 à 300 millions de Francs ! Eux aussi considéraient Lumumba comme un ennemi juré à cause des Lumumbistes qui dénonçaient leur gestion calamiteuse. L’élimination de Lumumba était, aux yeux de ceux qui critiquaient cette gestion désastreuse des Commissaires Généraux, un stratagème pour se livrer à la prédation. Dans sa résidence surveillée du Boulevard du 30 juin, Lumumba neutralisé était ébranlé par cette gestion calamiteuse et voyant déjà la décadence de la république s’annoncer. La dilapidation des ressources par la gestion égoïste du budget  de l’Etat est une tare originelle. 56 ans après, l’histoire se répète.

Il existait bel et bien des dispositions psychologiques et des réflexes de la horde propices à une volonté des politiciens congolais eux-mêmes d’éliminer Lumumba. Les occidentaux ont exploité une motivation existante, produite par un mental pré-républicain, fait des instincts  ethniques, d’égotisme, de fascination matérielle, de jalousie et de course à l’enrichissement. L’assassinat de Lumumba, dans lequel un Premier Ministre issu de la majorité et jouissant du soutient de l’Assemblée Nationale est envoyé à  la mort par le Président de la République, Kasa-Vubu, avec l’assentiment de Mobutu, qui était pratiquement son bras droit, met à nu une extraordinaire prouesse machiavélique. Il étale aussi un curieux état d’esprit. Comment en en furent-ils arrivés là ; quels sentiments les animèrent ?

On ne peut manquer de déceler l’inhumain forcement du registre des félins dans la  trame de ce meurtre. Un enchevêtrement alliant volonté froide d’élimination physique, de trahison et de meurtre glacée avec mutilation du corps, digne d’un scénario hollywoodien. Meurtre perpétré par des acteurs politiques animés par ce que Sigmund Freud conceptualise comme l’instinct Thanatos. Il anime les politiciens sous-développés au plan normatif et psycho-politique. Inconsciemment, ils éprouvent les désires des fauves dans la destruction post-mortem de la victime et une hargne maladive à faire disparaître le corps comme pour l’anéantir à jamais.

Le fait que les personnes qui avaient perpétré directement ce crime (ayant avili notre histoire), notamment Tshombe et Munongo, aient été acceptés par la société comme dirigeants nationaux (avec Tshombe comme premier ministre et Munongo ministre de l’intérieur en 1964), démontre en lui-même que dans l’âme de la société, dans sa matrice logique et éthique, avait connu de graves perturbations ayant complètement tronqué ses critères de validation du pouvoir. Dans notre société, on assiste à la sublimation de l’odieux (qui dans d’autres pays provoque la répulsion collective), l’acclamation du scandaleux (qui ailleurs produit la sanction sociétale immédiate et impose le suicide et la démission), cette adaptation au cruel (qui ailleurs suscite émoi et condamnation), jusqu’à ce jour.

Kasa-Vubu avait été un compagnon de Lumumba à la table ronde de Bruxelles. Il faut rappeler qu’à cette Table Ronde, les politiciens Congolais refusèrent unanimement de siéger au début de travaux parce que Lumumba n’y était pas, ayant été incarcéré á la prison de Buluwo à Jadotville (Likasi). Ils réclamèrent la présence de Lumumba qu’ils accueillirent, ensuite, sur le tarmac dans une joie exubérante. Mais, moins d’une année après, ils formèrent presque le même consensus pour le tuer.

Kasa-Vubu et Lumumba furent de compagnons qui risquèrent leurs vies ensemble dans des voyages en avion sur toute l’étendue de la République afin de tirer le Congo du chaos face à la session Katangaise (11 jours seulement après l’indépendance !) et le séparatisme du sud Kasaï. On se rappellera de ce drame où leur avion dont l’atterrissage fut refusé à Elisabethville par Munongo, faillit s’écraser faute de fuel et  parvint à se poser à Kindu. Mieux, Kasa-Vubu devait pratiquement son élection à la présidence de la république au soutient de Lumumba. Le choix en faveur de Kasa-Vubu portait une claire logique nationaliste-républicaine manifestée par Lumumba qui orientait ses actions politiques.

Thomas Kanza témoigne que face aux pressions exercées sur lui pour soutenir Bolikango au lieu de Kasavubu, Lumumba fut inébranlable. Le témoignage de Kanza (1972: 128) est éloquent. Il note :

 

«Sa décision, disait-il, était irrévocable. Il fallait, insistait-il, oublier les querelles du passé. Il était convaincu que Kasa-Vubu ferait un excellent président, meilleure en tout cas que Bolikango, qui était, selon lui,  un simple homme de paille de la Belgique et un protégé des Catholiques. Si Kasa-Vubu n’est pas élu, avertissait-il, les Bakongo se révolteront et nous savons tous quels désordres peuvent s’en suivre avant comme après l’indépendance. Ils pourront alors se rattacher au Congo-Brazzaville et ce serait le début de la fin pour notre indépendance»

C’est d’une historicité granitique : historiquement Kasa-Vubu devait son élection à la présidence de la République à Lumumba. A cet égard, on s’en rend compte, il faut vraiment être dans un état psychologique fécondé par l’instinct naturel thanatos de l’anéantissement de l’autre, ce membre d’une horde étrangère,  pour livrer à la mort affreuse une personne qui a soutenu son ascension à la présidence de la république. Il est évident que Kasa-Vubu avait subit les pressions de l’Eglise Catholique (Lumumba aurait menacé de nationaliser l’Université Lovanium), des Américains et des Belges. Mais on ne peut vraiment pas affirmer que comme président de la république, Kasa-Vubu n’avait pas la possibilité de lui réserver un sort moins cruel.

Le cas de Mobutu mérite aussi une réinterprétation psychopolitique.  Lumumba fut son mentor. Il avait des liens très rapprochés avec Lumumba avec qui ils se livrèrent à des randonnées (après la sortie de Makala), dans toutes les communes de Kinshasa (sur la mobylette vespa de Mobutu). Lumumba fréquentait la famille de Mobutu quotidiennement à Bandalungwa, sur l’avenue Monseigneur Kimbondo (Lumumba appréciait, semble-t-il les mets succulents de Maman Antoinette). Ce fut après sa sortie de la prison de Makala où il fut condamné suite à une affaire relative à son travail au bureau de la Poste de Stanleyville (Kisangani). Mobutu fut l’assistant de Lumumba à Bruxelles. Après la Table Ronde politique, celui-ci lui confia la responsabilité de gérer le contentieux économique. En ultime instance, Lumumba nomma Mobutu secrétaire exécutif du gouvernement et, mieux, l’éleva au grade de colonel en 1960. Quelques soit l’angle sous lequel on peut considérer la relation entre Lumumba et Mobutu, il est établi que Mobutu doit toute son élévation politique et militaire à Lumumba. Maintenant, comment une telle personne peut envoyer à la mort celui qui l’a catapulté dans l’arène politique et militaire? Dans l’optique de la psychologie politique, on peut affirmer qu’un tel acte ne peut avoir été validé dans l’esprit de Mobutu que par des éléments extérieurs intenses ayant court-circuité ou ébranlé toute la loyauté vis-à-vis de la victime. Un tellement ébranlement n’est possible que par la puissance évaporatoire des valeurs telles que la sincérité, la fidélité.

La manipulation par les américains, les manœuvres des Belges seules, ne pouvaient pas amener Mobutu à accepter la mort de Lumumba, sans éléments psychologique et logiques validateurs de cette sollicitation. Il me semble que ces éléments sont de deux ordres. Le premier résulte d’une sorte de consensus de meurtre par réflexe de la horde, comme expliqué ci-haut, que Mobutu doit avoir repéré chez les aînés au sommet de l’Etat  (Bomboko, Nendaka, Kalonji, Tshombe, Kasavubu) qui vouaient une haine viscérale à Lumumba. Deuxièmement, pour trahir Lumumba, Mobutu doit avoir subit un intense martèlement psychologique, sur le gain d’un tel acte non seulement par les Américains  et des Belges mais surtout par ses aînés qui, eux, étaient les bénéficiaires directs de l’élimination physique de Lumumba.  Les ainés avaient le mobile : la haine politique vis-à-vis de Lumumba bien avant l’indépendance et la conquête du pouvoir. Mais cela n’innocente nullement Mobutu. La sentence passée par l’histoire le retient sûrement comme l’un des acteurs principaux de ce meurtre. Quand à Tshombe et Munongo, ils ne pouvaient qu’éliminer Lumumba car ils étaient prisonniers de l’instinct ethnique et opéraient avec cette pulsion  d’anéantissement des autres dont beaucoup de Katangais sont encore prisonniers 56 ans après l’indépendance.

Le meurtre de Lumumba par les personnes qui lui devaient leur ascension politique, social et militaire, dans une conspiration où les occidentaux (sensés être des civilisateurs) étaient les maîtres à penser du crime, a, par sa bouleversante trahison, par la cruauté, par le mensonge et surtout par la mutilation et la disparition du corps de la victime, traumatisé toute la nation. Il s’agit là du premier acte le plus sinistre de l’histoire politique du Congo, le paroxysme du sacrilège ; par la disparition du corps de  la victime. Son impact dans la conscience collective n’a pas été suffisamment décrypté.

Les premiers pas du Congo souverain, en formation de sa personnalité politique collective, furent marqués par cet acte d’un machiavélisme inégalé en Afrique. Les politiciens Congolais furent en effet les premiers en Afrique à tuer leur premier ministre. Et aucun procès, même à tire posthume n’a eu lieu au Congo. C’est comme si la société elle-même avait approuvé cette abomination, dont elle a tellement honte que sa voix dépérit dans la gorge par les frissons de la honte, chaque fois qu’elle veut en parler.

  • LE PARRICIDE-SACRILEGE : UN ENVOUTEMENT COLLECTIF ?

Les jeunes universitaires Congolais qui étaient au point terminer leurs études à Lovanium et dans les universités Belges, les aînés tels que Kalonji, Kasavubu, Nendaka, Tshombe, Munongo, Ileo, Tshisekedi etc.,  ainsi que tous les Congolais à l’âge de conscience furent tous acteurs et spectateurs de cette tragédie-sacrilège. Mais ils furent aussi victimes inconscientes d’une distorsion cognitive produite par ce meurtre-abomination.

Comme dans la mythologie Grecque, la tragédie de Lumumba apparaît avec les traits d’un phénomène d’envoûtement collectif. En faisant périr le héro qui incarnait l’idéal de la res publica congolaise, de la nation, la société rejeta elle-même l’idéal de son «étant républicain». En offrant le père du républicanisme congolais, du nationalisme authentique, en holocauste au profit de leur conquête du pouvoir, les premiers politiciens congolais répudièrent, par ce sacrilège, l’idéal qu’il incarnait. Force est de souligner que dans nos cultures africaines, un tel meurtre (comme tout autre crime profanateur tel que l’inceste) a toujours des conséquences débilitantes sur la descendance. Le projet d’un Congo uni, économiquement indépendant est-il mort avec Lumumba ? Il faut un rituel national de purification, un rite de libération spirituelle de l’envoûtement de ce meurtre-sacrilège, une procédure d’exorcisme politique, pour faire fleurir cette vision dont il était le père.  La conscience collective Congolaise, et sa terre qui s’est abreuve indument du sang du porteur de la flamme éclairant le chemin de la construction républicaine du Congo, réclament une purification. Sinon toute la descendance politique demeurera dans sa débilité incurable qui étonne le monde entier.

Le meurtre de Lumumba peut être appréhendé comme la conséquence de ce que Girard désigne  comme une «rivalité mimétique ». Elle conduit les hommes :

« à désirer toujours selon les désires des autres. C’est-à-dire  à entrer en conflit pour s’approprier l’objet convoité, au risque de s’abîmer dans une violence sans limite» (Girard,  1972 : 269)

A l’époque de l’indépendance où la mentalité magico-religieuse et le fétichisme s’imposaient avec acuité, ce meurtre blasphème suscita un mythe et diverses autres thèses d’ensorcellement. Lumumba dont le corps avait disparu était devenu un esprit errant, hantant tous les villages et les villes réclament la restitution de son cadavre. Verahegen (1965) fait allusion aux Simba dont les chants de guerre reprenaient en refrain « nous ne pourrons pas toucher des femmes, ni nous laver avant d’avoir vu Lumumba ». Le meurtre parricide créa donc un mythe au nom duquel les tueries massives eurent lieu, particulièrement à l’Est, par les Simba Lumumbistes dont certains se distinguèrent par des actes de cannibalisme.

Une observation de taille mérite d’être formulée à ce sujet. Dans certaines sociétés, le meurtre du père est un rituel de transformation ou de purification. Un peu comme dans le mythe Freudien du meurtre du père par ses enfants, ce crime devient un interdit. Les enfants se repentent et s’engagent à ne plus poser un tel acte. Leur père devient le symbole du sacré. Un sacré stabilisateur. Un sacré intégrateur. Celui qui tisse le lien entre les enfants, ravivant en eux la conscience d’une communauté de destin et éclairant leurs esprits sur le bénéfice d’une cohabitation pacifique par le partage équitable de ressources. C’est pourquoi la mort de Lumumba mérite une réinterprétation psycho-politique pour en faire le socle symbolique de la république. En tant que communauté nationale, cette mort est notre mythe constructeur qui, pour paraphraser Girard, est « le sacrifice du bouc émissaire dont chacun affectera de croire qu’il a quelque responsabilité dans l’affaire et que, pour cette raison, il n’a pas lieu d’être vengé mais seulement sacralisé».

Mais au Congo, ce parricide-blasphème a libéré une énergie psychologique politiquement idiotisante, une sorte de force débilitante dans l’arène politique. Les meurtriers ont, comble du machiavélisme, exploité le mort et son nom pour conquérir le pouvoir et le maintenir. Le nom de Lumumba est devenu cette incantation, ce credo fétichiste, que l’on déclame pour toucher la sensibilité des Congolais afin de chercher la validation dans la conscience collective, même si, comme on l’a vu, les actions menées n’ont aucune essence républicaine ni nationaliste du Lumumbisme pur. On l’a vu avec l’AFDL qui a exploité le nom de Lumumba, alors que comme on le verra, Laurent Kabila n’a pas fait preuve de nationalisme intégrateur, car il avait indubitablement promu le Katangisme au détriment du nationalisme. Pire, il avait répudié l’héritage de la démocratisation produit pas la CNS et avait répudié l’opposition. Il était indubitablement à l’antipode du canon essentiel de Lumumba pour l’unité nationale. A ce sujet, il convient de souligner que le nationalisme se conçoit  premièrement par rapport à la nation dans la recherche de la cohésion nationale. C’est secondairement qu’il s’envisage par rapport à l’extérieur, car les fragmentations nationales produisent la vulnérabilité exogène. Ensuite, Laurent Kabila s’était aussi distingué par le mental pré-républicain en s’enlisant dans une pratique politique tribaliste d’anéantissement des autres, favorisant l’hégémonie Katangaise.

Comme on peut le réaliser maintenant, les Congolais qui n’avaient jamais été les acteurs politiques pendant la colonisation, débutèrent leur expérience de la gestion de l’Etat par le meurtre de celui dont la vision tirait les Congolais de leur cloisonnement dans les ethnies. Eu égard au fait que ce meurtre était aussi organisé grâce aux « mindelé » (blancs considérés comme porteurs d’une intelligence supérieure à l’époque), elle sculpta une image tronquée de la politique dans la psyché des Congolais. Les manœuvres, la manipulation, la falsification de la vérité, la haine et la cruauté qui aboutirent à la tragédie de Lumumba constituèrent, dans la conscience collective, les caractéristiques essentielles de la politique. Dans son inscription sur notre psyché, l’élément respect de la valeur humaine de l’autre, richesse commune, gratitude, loyauté, furent éliminés.

C’est d’ailleurs à partir de cette époque que dans le langage courant la politique fut associée à la fourberie (Tshididi, luvunu), à la sorcellerie, au sacrilège, au mensonge. Dans d’autres sociétés, ces traits sont des caractéristiques accidentelles, exceptionnelles de la politique. Lorsque quelques acteurs les pratiquent, ils sont sanctionnés par leur propre conscience qui le pousse à la démission et au suicide. Cela est observé dans les systèmes politiques développés (plus logiques et éthiques) où la société réagit toujours avec vigueur lorsque la fourberie, le mensonge, les contrevérités, surgissent dans la politique. Cette sensibilité éthique des républiques matures à la déviation scandaleuse en politique, est absente au Congo parce que, justement, le mental pré-républicain est dominant.

(Kabasu Babu Katulondi)

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