JASON STEARNS DANS UNE DIGRESSION CONCEPTUELLE TRAITANT LES FARDC DE GRAND GROUPE ARME

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L’analyste politique Jason Stearns a qualifié les Forces Armées de la République Démocratique du Congo, FARDC, de «plus grand groupe armé» de ce pays. Il a tenu ces propos, non seulement déconcertants pour tout intellectuel républicain  Congolais,  mais surtout conceptuellement ahurissants, sur RFI ce Jeudi 1 Mars, 2018. Cet universitaire Newyorkais, considéré comme «l’expert de référence sur le Congo» offrait son analyse dans une interview avec la Journaliste Sonia Rolley. Celle-ci déroulait son reportage sur l’origine des armes utilisées dans l’oppression en escalade en RDC.  Si l’exploration de l’expert Jason Stearns sur la situation relative à l’amélioration des prestations de la MONUSCO est d’une pertinence indubitable, ses explications sur les FARDC sont à la lisière de l’invective. Il y a dans ses propos une condescendance érodant la saillance de sa préoccupation.

En tant qu’intellectuel Congolais Républicain, et comme politologue ayant dans son champ d’intérêt l’armée, il m’a semblé indispensable de réfléchir sur cette digression. Force est de souligner que bien au-delà des propositions de Jason Stearns sur la restructuration des FARDC, J’ai souligné dans d’autres articles et dans mes interventions dans les medias à Kinshasa, l’urgente nécessité d’un remodelage stratégique des FARDC au regard de la vision nationale du Congo Emergeant.  Les FARDC font face aux gigantesques défis que l’on ne peut ignorer pour se focaliser uniquement sur leurs carences. Ces défis titanesques sont repérables tant dans les pesanteurs politiques que les  contraintes opérationnelles face à la nébuleuse et omniprésente hydre des mai-mai  et autres rebelles étrangers.  Mais mon argument ici est qu’au plan purement logico-intellectuel, le chercheur et écrivain Jason Stearns a plongé dans une déplorable digression. Et celle-ci est extrêmement dangereuse dans le contexte actuel de la RD Congo.

  1. UNE REGRETTABLE DIGRESSION CONCEPTUELLE AMPLIFIEE PAR L’ENTENDEMENT CONTEXTUEL

Un analyste de cette trempe a le devoir d’être très méticuleux dans toute démarche analytique catégorielle. C’est-à-dire, lorsqu’il entreprend de fournir une causalité en procédant par une catégorisation. Il convient d’abord de relever que le chercheur Stearns a dépeint les FARDC dans le cadre de l’explication de l’origine des armes et munitions que détiennent les groupes armées opérant dans le Kivu. Pourtant l’interview se rapportait à l’investigation de Sonia Rolley de RFI qui éclairait la provenance des armes et munitions utilisées par la Police Nationale Congolaise pour réprimer les marches organisées par les laïcs Catholiques. L’expert Stearns peut être sincère dans sa démarche d’universitaire visant à apporter une luminescence explicative sur une déplorable situation. Mais, ce que ces experts oublient souvent c’est que bien au-delà de leurs contributions analytiques, il y a une dimension cruciale de la structuration de la conscience politique de toute une nation, voire la validation/invalidation des positions et narratives des parties antagoniques. Cela a un impact indéniable dans la dynamique politique d’un pays, surtout en temps de crise politique aigüe.

Avant d’illuminer la dangerosité des propos de l’expert international Stearns, il convient de cerner l’utilisation malencontreuse du concept de groupe armé pour designer les FARDC. Au plan  à la fois conceptuel et contextuel, la notion de groupe armé se réfère purement et exclusivement aux bandes informelles détentrices illégales des armes et munitions de guerre.  Les experts et académiciens appellent groupes armés les bandes d’individus détentrices illicites d’armes de guerre qui défient ou résistent le monopole de la force coercitive de l’Etat (armed organizations that challenge the state’s monopoly of legitimate coercive force, smallarmssurvey.org). Dans le contexte congolais,  le concept de groupe armé a même pris la connotation des hordes criminelles axées sur l’exploitation des minerais, les meurtres systématisés des civiles. Ces hordes sont dénuées de causes politiques. C’est pourquoi même dans le processus des négociations de Sun City et Pretoria (2002-2003), les mouvements rebelles, structurés et cohérents, se différencièrent des «groupes armés.»                                                                                                                                                                               Cette clarification conceptuelle est non exhaustive. Mais, elle est suffisante pour indiquer qu’une armée régulière, constituée  en institution avec un fondement constitutionnel, organisée et reconnue au plan international en tant que telle (12 armée Africaine en puissance), ne peut pas et surtout ne mérite aucunement, d’être catégorisée comme «le plus grand groupe armé.» Les déficiences organisationnelles et opérationnelles souvent épinglées par le chercheur Stearns et bien d’autres experts (Boshoff, Wondo) concernant les FARDC sont indéniables. Mais, comme expliqué dans le point suivant, ces déficiences ne sont ni essentielles, ni systématisées : elles constituent des occurrences exceptionnelles à la norme. La justice militaire Congolaise commence à réprimer ces déviances (atteinte aux droits humains, transactions illégales avec les groupes armés) avec une certaine sévérité. Donc, au point de vue de l’intelligibilité dans la conceptualisation d’un objet ou d’un phénomène, les déficiences ou déviances ne convertissent aucunement ledit objet en autre chose d’une autre catégorie inferieure (une villa qui suinte et dont le toit porte quelques chaumes ne devient pas une case !). Le chercheur Stearns a péché par digression catégorielle – inconsciente peut-être. Comme le relevait souvent le regretté Professeur Biyoya, une démarche objective peut avoir de graves implications subjectives.

  1. LES DANGERS DE LA DELEGITIMATION CATEGORIELLE DES FARDC EN PLEINE CRISE POLITIQUE EN RDC

La logique par laquelle l’analyse proposée aux auditeurs de RFI par le chercheur Stearns passe de la problématique de la provenance des armes utilisées dans la répression des marches des Laïcs Catholiques à la dégradation catégorielle  des FARDC en groupe armé, est énigmatique. Pourtant la préoccupation de Sonia Rolley était limpide : la source des armes et munitions qui, selon les ONG Européennes, sont utilisées dans la répression meurtrière des citoyens exerçant leurs droits et libertés. Même dans l’hypothèse, plausible, où certaines milices, notamment les mai-mai, auraient reçu ou récupéré des armes des éléments incontrôlés des FARDC, cet acte là (déviance réprimée) en lui-même n’autorise pas analytiquement le « downgrading » des FARDC en classification inferieure de groupe armé.

Dans le contexte Congolais d’une crise qui prend les allures d’une déflagration réligiopolitique, la présentation des FARDC comme un groupe armé est extrêmement dangereuse : elle offre les matériaux de la déligitimation de l’armée nationale. Affirmer que les FARDC constituent le plus grand groupe armé signifie explicitement que les FARDC sont similaires aux mai-mai et autres hordes criminelles opérant  avec les armes en RDC. Cette dégradante catégorisation porte des périls militaro-politiques.

Au plan militaire, un tel dénigrement peut être exploité par les groupes armés et autres acteurs porteurs de veillée insurrectionnelle. Ils pourront donc arguer que les FARDC ne sont qu’une grande bande militaire illégitime et donc méritant d’être combattues. Bien plus, en assimilant les FARDC aux groupes armés, cette catégorisation erronée tend à affirmer que leur principale activité est le pillage, le viol et la prédation. Ainsi, elles n’auraient pas droit au monopole de la violence physique légitime et à l’allégeance de la population en RD Congo. C’est attiser le feu au lieu de contribuer intellectuellement et analytiquement à la résolution du problème. Dans l’optique politique, la delégitimation des FARDC est même plus périlleuse. L’entendement des FARDC comme groupe armé, dans le contexte congolais, signifie qu’il ne s’agit pas d’une armée républicaine mais d’une quelconque milice au service d’un individu ou d’un groupe. Or, il est établi que malgré le contexte extrêmement difficile, les soldats et officiers Congolais dans leur vaste majorité se battent et certains meurent au Kivu et dans le Kasaï, pour protéger la population contre les hordes des mai-mai, des milices Kamwina Nsapu, des ADF/NALU, Interhamwe et LRA. Dans un contexte de crise réligiopolitique, il apparait avec limpidité que la catégorisation des FARDC comme un groupe armé suggère qu’il faille les neutraliser ou les désarmer au même titre que les autres hordes militaires, afin d’émasculer leurs propriétaires politiques. Dans un pays où derrière toutes les rationalisations politiques, c’est le schéma de régime change ou le changement de régime par une transition sans J.Kabila, qui est l’enjeu principal, les propos de l’universitaire newyorkais constituent un combustible.

  1. CONCLUSION : L’URGENCE DU REMODELAGE DES FARDC POUR UNE PACIFICATION TOTALE DE LA RDC

Les pays Africains et le Congo en particulier font encore face à la cruciale problématique de la structuration de leur conscience politique, voire de leurs représentations mentales, par les medias et experts internationaux. Or, comme le décortique avec érudition l’un des plus illustres penseurs Congolais, le respecté Professeur Mudimbe (The Invention of Africa), quoique l’on dise, le déploiement de l’intellect occidental sur l’Afrique est tributaire de ce qu’il appelle le locus épistémologique occidentalocentrique.  L’académisme  occidental porte une inconsciente présomption d’omniscience. Elle s’arroge l’autorité intellectuelle d’offrir les analystes les plus «scientifiques apriori » sur nos sociétés Africaines. Les experts qui utilisent les modèles analytiques, les logiques causales et des schèmes catégoriels sur nos réalités, nous imposent, par une double modalité orchestrale et subliminale, des manières de nous comprendre, de nous interpréter. Comme le soulignait Dun dans « Imagining the Congo », toute la politique internationale vis-à-vis de la RDC est essentiellement articulée en fonction des concepts dominants déployés par la foisonnante industrie universitaire et médiatique occidentale. Et souvent les puissances font  basculer les enjeux politiques en Afrique dans le sens qui est conceptuellement validé par les «experts internationaux de référence.»

Je partage la préoccupation de Jason Stearns et des autres experts sur certaines déficiences structurelles et opérationnelles des FARDC. Mais, au-delà de la restructuration de l’armée Congolaise, J’ai toujours évoqué son remodelage organisationnel et stratégique. Celui-ci est pensé en rapport avec les impératifs sécuritaire actuels, tout en tenant compte des défis de la protection de ce sous-continent porteur d’innombrables ressources stratégiques (minerais, eau, forêts, terres arables). Aujourd’hui, la thèse de la guerre du cobalt, dans le contexte de la montée exponentielle des besoins en batteries en lithium-ion pour les voitures électriques et les Smartphones, n’est pas nécessairement du registre fantasmatique.  Il y a aussi la problématique du Grand Inga, de 80 millions de terres arables et de l’eau pour alimenter le Lac Tchad en évaporation à 90 %. Donc, il nous faut urgemment penser à un nouveau model d’armée pour un Congo Emergeant.                                                                                                                                                     Le remodelage proposé pense à une action sur quatre axes. Il s’agit premièrement de la formation urgente des trois régiments des forces spéciales en model SEAL capables de mener des actions furtives ciblées sur plusieurs fronts simultanément. Deuxièmement, il est urgent de repenser, de reformer et d’outiller les unités des renseignements militaires (en conjonction avec les renseignent civiles), pour le repérage des cibles de neutralisation furtive, étant donné que les forces négatives se fondent dans la population rurale. Troisièmement, il est urgent de rééquiper les FARDC et surtout les forces spéciales de la logistique d’appui tactique en hélicoptères de combat légers avec capacité offensive air-sol. Il faut entenailler ces forces négatives par une offensive air-sol. Il faut également envoyer des signaux dissuasifs aux forces régionales que le Congo est une force militaire robuste. Par ailleurs, l’expérience américaine en Irak et en Afghanistan démontre que même la puissante armée américaine a utilisé «des unités des professionnels internationaux.» Donc, quatrièmement, le recours aux techniciens militaire professionnels avancés en counter-insurgency est indispensable. Les acquis de la démocratisation, les avancées de la croissance économique, l’élan vers l’émergence, doivent absolument être préservés. Une action militaire d’une étincelante intelligence tactique et d’une robuste ambition offensive s’impose. Sur ce point, je partage le point de vue de Jason Stearns. Le Président J.Kabila et son régime ont l’obligation historique et le devoir moral d’amorcer les mesures correctives politiques et militaires qui s’imposent.

(Kabasu Babu Katulondi, Libre-penseur, Ecrivain)

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