Entre la denormativisation existentielle et la modernité incantatoire

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La permanence des inepties politiques déroutantes, la constance de la déviation par rapport au canon universel, l’institutionnalisation de l’insignifiance de l’Etre (dixit le théologien-philosophe Kamana), sont aujourd’hui les traits dominants des Congolais et de leur société. Pas de négationnisme absolu, certes. Indubitablement, il y a de temps en temps, depuis 1960, quelques prouesses réalisées. Comme homo sapiens-sapiens, l’Homo Congolus est capable d’un brin de bien et d’un fragment du beau. Mais, il est tout à fait inéluctable de réaliser que de manière générale, les Congolais semblent éprouver d’immenses difficultés pour opérer l’élévationsociétale àla strate existentielle en phase avec les standards universels. Certes, dans cette dispensation quelques espaces privés (maisons, villas, hôtels, etc.), par exemple, portent une indéniable esthétique moderne. Celle-ci est d’ailleurs différente des styles de construction trop cubistes de l’ère Mobutienne. Aujourd’hui pour leurs villas et édifices d’affaires, certains Congolais font preuve d’exigence en formes et couleurs ondoyantes. Mais, l’ascension d’ensemble vers le beau, l’ordre et le propre dans les artères publiques, ronds-points, bâtiments et  bureaux publics,voir vers les hauteurs discursives, semble problématique. Cette carence indique que nos protocoles mentaux, notre culture de l’organisation de l’espace d’existence collective, souffrent d’une grave crise de dénormativisation. Celle-ci est une déficience antinomique et dramatique du beau, de l’ordre, du propre, du symétrique, de l’harmonie. Nos modes de pensée, notre agir, notre production matérielle, portent aussi cette déficience. Nous sommes encore emmurésà une phase où notre conscience d’absorption et de la matérialisation de la norme universelle dans notre ontologie, notre ethos, aussi bien que sur l’espace public,semble être encore sous-composée.

Les preuves sont légions. Mais, la plus emblématique, et certainement la plus symptomatique, c’est le chaos et les horreurs du Boulevard du 30 Juin. Réfléchissons-y un iota, et froidement.Quelle horreur rebutante! Nous sommes incapables de concevoir en splendide et de maintenir cette principale artère de toute la République, le miroir de toute une nation, dans les conditions de beauté, de propreté et d’ordre. Crasses enfiévrantes, dégoûtants séparateurs écroulés et en oxydation, feux de signalisation inopérants. Policiers en tenues décolorées rançonnant les automobilistes. Mendiants, gavroches, et vendeurs ambulants en compétition. Spectacle insolitepour tout visiteur venant d’une société où prévaut un minimum du sens de l’ordre.Puis,  embouteillages démentiels, conducteurs roulant où ils veulent. Scène absolument ahurissante. Pire, escortes des ministres roulant dans le sens inverse. Le Président de la République, le Premier Ministre, les Ministres,les Sénateurs et Députés, les Députés Provinciaux, le Gouverneur et Ministres Provinciaux, les citoyens lambda, tous se sont adaptés à cette monstruosité! Nauséabond ! Pourtant cette artère est censéeêtre notre «Champs Elysée.»Une autre illustration. Après quelques aménagements ayant servi à justifier des dépensesfaramineuses, la Place de la Gare,  la Place des Evolués, le Boulevard Tshatshi, le Parc de l’Echangeur de Limeté (conçu par Mobutu il y a plus de 30 ans !) sont redevenus exécrables.Kinshasa n’a aucune place publique splendide digne d’une capitale moderne. Aucun esprit n’est scandalisé. Pas d’interpellation.

Il ne s’agit là que des exemples relatifs aux espaces les plus en vue. Mais la réalité-vérité épinglée ici est indubitablement captable dans les bâtiments publics, buildings administratifs, cours et tribunaux, avenues, bureaux des communes. Dans les provinces, la situation est plus répugnante. La décrépitude des bâtiments publics, des aéroports, des écoles et universités, des routes, des bureaux et autres agences de l’Etat, provoque des crampes cérébrales. Certes, entre 2012 et 2015, le Premier Ministre Matata a impulsé une dynamique nouvelle du sens de l’esthétique dans quelques bâtisses gouvernementales. Rénovation de la Primature, construction du splendide «Building Intelligent» (dont j’admire toujours le magnifiqueprofil architectural et l’intelligente configuration fonctionnelle interne), la face-lift d’un compartiment de l’Aéroport de N’Djili et des bâtiments de la Place Royale. Mais, il semble que l’élan Matatique s’est évanoui avec le départ de son géniteur. Un nouvel esprit qui émergeait et qui s’est malheureusement éclipsé sans être absorbé par la société.

  1. L’ORGANISATION MATERIELLE DE LA REPUBLIQUE ET LA SAPIENSALITE DE LA NORME

Emmanuel Kant soulignait que la République est l’idée de la Raison Pure. Au-delà de la compréhension juridique et institutionnalistede cetteénonciation de Kant, il y a la dimension extrêmement importante du captage de la République comme le produit de l’esprit humain en mouvement d’éclosion inventive fulgurante. Notons d’abord avec Cicéron que la Res Publica est étymologiquement un bien commun  ou un espace d’existence collective. Lieu de la transformation de l’Etre en soi. Espace de la mutation de l’Etre dans l’altérité et dans son environnement. Cette intra-interaction là impose à l’homme le déploiement constant d’une intelligence créatrice, productive, selon des modalités qui se conforment à un système de normes (logique, esthétique, légale, technique, voire sécuritaire). La raison est généralement considérée comme une faculté propre de l’esprit humain dont la mise en œuvre lui permet de fixer des critères de vérité et d’erreur, de discerner le bien et le mal et aussi de mettre en œuvre des moyens en vue d’une fin donnée.En hyperbole on dirait, la Res Publica est sacrée, divine. Elle est le lieu augustede l’éclosion des citoyens à la plénitude de leur humanité. Pour cela, il est impérieux que la République dans son organisation matérielle(institutionnelle aussi) soit conçue, configurée, gérée, maintenue, selon des règles et standards propices à la plénitude de cette éclosion humaine.

Le concept de la sapiensalité de la norme est porteur d’un entendement de floraison anthropologique. On peut entendre par là que diriger sa propre vie, organiser la société, gouverner l’Etat, construire les bâtiments et les routes en assurant leur maintenance, produire les biens et services, structurer l’armée en instrument de défense puissante, selon des systèmes et modes opératoires qui se conforment à certains standards, constituent une mesure indéniable du développement de l’homo sapiens-sapiens contemporain. En d’autres termes, le statu d’homo sapiens-sapiens des habitants d’une nation peut être remis en question au regard de leur incapacité de produire ce que l’homme moderne est censé matérialiser ou opérationnaliser.

Dans cette optique, il intéressant de noter, par exemple, que les Romains appelaient les peuplades Germaniques et Saxonnes les Barbares aussi principalement parce que ces hordes sauvages n’avaient pas encore atteint le niveau d’éclosion sapiensale où ils pouvaient concevoir, construire et maintenir des villes. La civilisation résidait dans la ville, la civitas. Force est de noter que le mot Cité partage la même racine étymologique avec la civilisation. Dans une large mesure, la Cité est synonyme de la Res Publica car tous les deux se référent à l’espace où les hommes sortis de leur état de nature et de l’obscurantisme, convergent afin de s’y libérer de leur animalité. La Res Publica, la Cité, ou la Polis, est un espace de production de la civilisation où les hommes  trouvent les possibilités d’éclosion de la liberté créatrice, de l’égalité émancipant, de la justice développante. Dans la République on vit, on réfléchit, on se reproduit et on produit, on construit, on se défend comme nation, selon des normes. Le reflet de la grandeur des civilisations est toujours dans la splendeur des Villes-Cités (Cities) traduisant les comportements citoyens, le génie architectural, l’ingéniositéesthétique, l’immensité des connaissances qui y sont produites et enseignées, la créativité productrice qui s’y foisonne, ainsi que la puissance de son système de défense. Des Egyptiens, en passant par les Grecques, aux Romains, et aux nations les plus puissantes de l’époque contemporaine, la normativité existentielle est étalée dans l’éclat de la Res Publica. L’homo sapiens-sapiens l’est aussi dansl’intelligence déployée dans l’organisation splendide des  Villes, donnant ainsi la mesure du développement anthropologique de l’homme.Ainsi peut-on affirmer : « Kinshasa est le miroir de l’altitude de l’Esprit des Congolais et de leurs dirigeants.»

  1. L’ADAPTATION AUX ORDURES, LA FAMILIARISATION AVEC LE VIL, L’INSTITUTIONALISATION DE L’ANORMALITE.

La réalité veridique (captée par la raison dans l’adéquation entre l’Esprit et la concretitude), est que les Congolais, qui vivaient dans des cases et avaient un certain système de production matérielle (la cueillette et la chasse), se sont vus brutalement imposés la normativité existentielle occidentale. L’une de ses matérialités est la Res Publica produite par la raison inventive, avec ses villes, ses maisons, ses buildings, ses avenues et boulevards asphaltés avec signalisation et décorum, ses écoles et universités, ses zones industrielles. Aujourd’hui, plus de 600 ans après l’arrivée de Diego Cao à l’embouchure du Fleuve Congo, nous éprouvons toujours de graves difficultésà organiser un boulevard. Plus étonnant, nous enterrons le chemin de fer urbain, tout comme nous sommes incapables de diversifier l’économie depuis 1960, d’organiser une armée puissante, d’opérationnaliser un Etat réflexif et efficient. Une situation de sous-(re)production civilisationelle. Hélas, comme le suggère Francis Fukuyama dans «La Fin de l’Histoire», il est évident que la civilisation d’essence libérale occidentale a atteint un niveau d’universalisation qui s’est imposéà toute l’humanité. Même les Chinois (qui ont mimé le Communisme conçu à Londres au 19éme Siècle en le juxtaposant au Capitalisme Occidental) organisent leur existence et leurs villes selon la normativité (architecturale et esthétique) de cette civilisation universelle. Le philosophe Africain d’origine Sierra léonaise, James Horton Africanus, insistait sur le fait que le développement des Noirs-Africains passe inéluctablement par la maitrise de cette Civilisation Universelle (au lieu des lamentations puériles). Le chaos, la laideur, les dissymétries urbanistiques de nos villes indiquent que nous sommes encore loin d’y arriver. Nous sommes encore dans l’approximationconceptualisée ici comme étant «la sous-éclosioncivilisationnelle.»

Il me semble que les contradictions que nous vivons entre le discours de modernité, les vœux pieux de développement, l’ambition verbale d’émergence, d’une part, et la coexistence avec les ordures pestilentielles, l’adaptation au désordre sur les routes, l’illogisme politique, la laideur de la corruption, les horreurs de la deshumanisation des autres par la misère, de l’autre part, sont cernées par nos esprits avec des attitudes étonnantes. Elles semblent nous enfoncer davantage dans la dégénérescence existentielle. En général, on entend certaines personnes s’étonner de la misère, de la corruption, des injustices, du désordre, de l’hideur de nos espaces publics, des monstruosités des immondicesmontagneuses et répugnantes, en s’exclamant : « oyomboka, baloka. Tokokoma lokola mboka misusu mukolonini ? » (Ce pays est ensorcelé. Quand est-ce que nous allons aussi atteindre le niveau des autres nations ?). En effet, l’étonnante adaptation des Congolais, des gouvernants en passant par la population, au chaos des routes (et les escortes des autorités se distinguent par des vertigineux slaloms dans les embouteillages), la familiarité avec le vil et le deshumanisant, ainsi que l’institutionnalisation des comportements anormaux, tendentà corroborer le sentiment de condamnation à la dénormativisation existentielle. L’insouciance des mamans vendeuses des pains (avec des mouches naviguant entre les collines des immondices et leurs marchandises !), la viande ou de  la farine de maïs à coté des montagnes ordurières où gisent les cadavres canines  en putréfaction, en toute quiétude, fournit la mesure de notre imbibition des horreurs. L’exclamation de l’ensorcellement, le sentiment d’une condamnation, sont ainsi corroborés par l’éloignement exaspérant qui s’opère entre notre propre constat de chaos, des ordures tant physiques que mentales, d’un coté, et  la dégradation de la situation dans la concrétude, d’un autre coté. C’est comme si nos exclamations face à nos anomalies existentielles sont porteuses d’une puissance maléfique. Celle-ci nous enfonce davantage dans l’abysse de l’hideux, du vilain, du deshumanisant. L’insouciance de l’existence dans le chaos, la cohabitation avec les horreurs, la flexibilité aux anomalies, indiquent que «nos esprits ont dompté l’exécrable, convertissant l’anormal en ordre naturel des choses. Des esprits tétanisés par le mal dans lequel nous nous sommes vautrés pendant des décennies. Le vil apprivoisé. Le deshumanisant enfoui dans l’Etre individuel et collectif», dixit Kabasu Babu.

CONCLUSION :DE LA MODERNITE INCANTATOIRE A LA REINVENTION EXISTENTIELLE

Les passionnés des contorsions sémantiques peuvent conclure que ma cogitation insinuerait (un peu à l’instar du Président Macron) que  les Congolais font face aux déficiences civilisationnelles irréversibles. Celles-ci les condamneraient ainsi à la médiocrité existentielle. Il convient d’avoir le sens de la mesure et des nuances. Nous-mêmes nous reconnaissons et affirmons (comme expliqué ci-haut)  la laideur et les ordures de notre espace d’existence collective. Dès que les Européens ont cessé de gérer nos immondices dans notre Capitale Kinshasa, nous sommes rentrés à nos vomissures. Nous dépensons des millions de dollars américains pour nous évader définitivement ou temporairement de cet espace infernal qui rend impossible une vie digne de la floraison humaine à cet âge des percées splendides dans les Smart Cities (Villes intelligentes). Donc, nous ne pouvons pas reconnaitre nos déficiences existentielles et, par une pudeur hypocrite, refuser d’en cerner la dimension civilisationnelle en la  conceptualisant en tant que telle, afin d’y trouver des solutions intelligentes.                      A cet effet, le groupe politique gouvernant (et imposant son hégémonie à toute la société congolaise) avait conçu une thématique intéressante de «La Révolution de la Modernité.» Hélas, elle a été réduite à la construction des quelques routes et quelques bâtiments dans une impulsion servant beaucoup plus les fins politiciennes des incantations légitimantes. Réduite à la poussée des quelques édifices (ce que le Marechal Mobutu réalisa aussi avec plus les plus belles bâtisses de l’Afrique centrale à son époque), cette modernité incantatoire est dénuée de mutation normative substantielle. Elle n’a même inspiré, ni secrété, un brin de mutation super structurelle. C’est-à-dire qu’au lieu d’être tractée par l’impulsion en leadership transformationnel proposant la nouvelle norme de l’Etre individuel et collectif, laquelle mutation allait secréter les productions infrastructurelles durables et enracinées dans une transsubstantiation ontologique, la modernitéincantatoire a manqué de sève céphaliqueélévatrice. C’est pourquoi les quelques bâtisses au profil modernes sont avilies par la laideur de leur  environnement aux routes chaotiques, portant des ordures mentales et physiques montagneuses dégageant un miasme infernal. Comment l’homme peut-il connaitre une pleine éclosion sapiensale dans une telle monstruosité ?

Il n’y a pas condamnation. Les contradictions que connaît toute société signalent qu’il y a des forces en mouvement, des mutations en gestations. Mais, la voute sociétale est prisonnières des éléments inconscients de leur infécondité en énergie catalytique de la propulsion sociétale.  Ces forces obsolètesinfécondes ne sont pas seulement dans l’arène politique. Les symptômes de la dénormativisation existentielle sont dans l’église, dans les universités, dans l’armée, dans la culture.Aujourd’hui, au regard du nouvel horizon électoral en 2018, une nouvelle fenêtre historique s’ouvreà nous comme société. Une saison attitrée dans laquellenous devons repenser notre Etre et notre existence collective. C’est l’occasion solennelle de choisir les groupes des élitesporteuses d’ingéniosité politique, capables de nous proposer en « produits électoraux » les modalités de notre réinvention en normativité existentielle. Celle-ci est le socle d’une modernité développementale soutenable dans la durée au profit des générations futures.

(KABASU BABU KATULONDI, Libre-penseur, Ecrivain Politiste)

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